Gros plan sur la « culture telenovelas » en Afrique

crédit photo: florent Banissa avec son aimable autorisationcrédit photo: florent Banissa avec son aimable autorisation.

Il est 20h30, l’heure à laquelle les ruelles d’Agbalépédogan (1) se desertent. Seule la rue principale avec ses deux rangées de lampadaires dessinant sur le sol des silhouettes longilignes trahit quelques présences humaines. Présences sans aucun doute masculines, la majeure partie de la gente féminine s’attelant à une autre occupation. L’indifférence suscitée par les trente minutes réservées au JT de 20h (journal télévisé) et à sa charmante présentatrice laisse place à l’effervescence et l’engouement de joyeux téléspectateurs au degré d’excitation comparable à celui d’un écolier, un après-midi de vendredi. Les mets malchanceux du dîner se trouvent parfois abandonnés sur le feu, les devoirs de maison sont au pire laissés en plan et au mieux bâclés dans le feu de l’impatience ; voilà le panorama qui vous sera offert si à l’heure de diffusion des telenovelas, ou feuilletons, comme communément appelés chez moi, vous faites un tour dans un échantillon de foyers loméens, cotonois, ou même abidjanais, bref dans des foyers africains.

Telenovelas, qu’est ce que c’est?

Puisant leur source en Amérique latine ou, du moins, particulièrement ancrées dans les mœurs de ces pays, les telenovelas sont aujourd’hui produites et diffusées dans bon nombre de pays. Dans le présent cas, je m’intéresse aux telenovelas latino-américaines (plus précisément mexicaines et brésiliennes) parce qu’étant les plus populaires en Afrique. Ce sont des feuilletons diffusés en plusieurs épisodes, suivant le fil conducteur d’un scénario basé sur une histoire à l’eau de rose, très souvent inscrite dans un esprit « princesse Disney ». Pour faire plus simple, je décrirai l’ossature d’une telenovela type comme suit:

Une belle jeune femme, inconsciente de son charme, se trouve en difficulté. Pour sortir sa famille, souvent monoparentale, de la galère, elle se retrouve servante d’une riche famille composée de membres aussi espiègles et méchants les uns que les autres, sauf bien sûr un des cadets. Celui-ci rentrera un jour de l’étranger, après avoir terminé ses études, et au premier coup d’œil tombera sous le charme de la jeune belle, douce et aimable servante. De là naîtra une idylle au départ cachée puis révélée à la famille. La mère ayant, dans la plupart des cas, d’autres plans maritaux pour son gamin s’allie à ses filles et une jeune femme considérée comme la belle fille idéale au vu de son rang social. Leur seul but : détruire ladite relation. La princesse n’ayant, de mémoire jamais perdu la guerre, les deux amoureux se retrouveront après une multitude de ruptures causées par divers rebondissements au fil des épisodes. Ils se marieront et vivront heureux jusqu’à la fin des temps./.

On a presque envie de terminer sur cette belle note n’est ce pas? Mais nous allons faire mieux en regardant de près les externalités de cette « culture telenovelas ».

Effets des telenovelas sur leurs adeptes

Quel mal peut causer une innocente histoire romantique, de surcroît racontée par des acteurs pour la plupart très agréables à regarder? A priori aucun, quelques minutes de « rince l’oeil » n’ont jamais fait de mal ;). Ces feuilletons se sont d’ailleurs tellement bien intégrés au quotidien des fans africains qu’ils sont devenus des « must » du divertissement télévisuel.

Je suis tout de même de ceux qui pensent que divertissement et apprentissage peuvent ou doivent aller de paire, surtout dans le contexte de crise éducationnelle et identitaire que nous traversons depuis un moment en Afrique. Le hic, en fait, avec les telenovelas, c’est qu’au delà de leur fonction de divertissement, elles n’offrent rien d’autre au téléspectateur, ce qui est loin d’être arrangeant vu leur ampleur. En plus d’être trop « creuses » pour emmener les téléspectateurs à des réflexions constructives, comme le font certains films, elles sont calquées sur une réalité très lointaine de la réalité africaine. Cela entraîne une distorsion dans la vision que bon nombre d’entre nous avons du mode de vie « occidental », principalement du point de vue relationnel. Nous nous retrouvons ainsi à vouloir transposer dans notre puzzle à nous des pièces pourtant incompatibles. 

Mis à part ce fait, j’aurais personnellement, et avec un peu de recul, souhaité que ces telenovelas aient prévu dans leurs scénarios des répliques qui nous renseignent sur des références historiques ou culturelles des pays producteurs (Mexique, Brésil…), au moins on aurait appris quelque chose pour un tant soit peu combler ce « creux » dont je parlais plus haut. Je n’ai aucune intention de faire l’apologie du cinéma hollywoodien, qui est loin de refléter lui aussi une quelconque réalité africaine mais qui inonde nos écrans presqu’autant que les telenovelas. J’avouerai tout de même que ma balance pencherait vers une production cinématographique qui m’apprend avec subtilité, si je fais l’effort de lire entre les lignes de l’existence de personnalités telles que Maya Angelou (2) et Marcus Garvey (3), ou une production qui m’informe sur le contexte socio-politique du racisme anti-Noirs en Amérique ou encore sur l’impact qu’ont eu des films comme « Thelma et Louise »(4) sur la conception américaine du féminisme.

Le fait pour les chaînes de télévisions africaines d’opter pour la diffusion de feuilletons latino-américains et maintenant de plus en plus indiens (il fallait que cette précision soit faite) relève visiblement d’un manque de volonté d’investir dans un cinéma africain, pourtant plus représentatif de nos réalités et de notre mode de vie. Ce cinéma aurait une rentabilité pour plusieurs acteurs de la société. Il est donc assez plaisant de noter la présence de plus en plus importante de telenovelas nigérianes et angolaises sur la scène cinématographique, tant elles reflètent le plus possible les réalités africaines.

1- Agbalépédogan: Quartier de Lomé (Togo).

2- Maya Angelou: De son vrai nom Marguerite Johnson, est une poétesse, écrivaine, actrice et militante américaine. Figure importante du mouvement américain pour les droits civiques et figure emblématique de la vie artistique et politique aux Etats-Unis.

3- Marcus Mosiah Garvey: Est un militant noir, précurseur du panafricanisme. Il se fait le chantre de l’union des Noirs du monde entier à travers son journal The Negro World et le promoteur obstiné du retour des descendants des esclaves noirs vers l’Afrique.

4- Telma et Louise: Est un film américain qui raconte l’histoire de deux femmes dont l’excursion d’un week-end se transforme en cavale à travers les Etats-Unis. Il est aujourd’hui considéré comme un classique, a influencé d’autres films et œuvres artistiques, et est devenu un film culte du féminisme.

2 Commentaires

  1. j’adore ce que vous dites la. c’est exactement le meme ca a Madagascar. et actuellement, ils diffusent aussi ces séries philipiennes et ces « dramas » coreens.et c’est devenu un vrai « must » comme vous dites. malheureusement c’est plus attrayant qu’educatif…c’est bourratif pour le cerveau.

    1. Merci Tiasy, j’ai oublié de citer les séries philipiennes qui ont en ce moment le vent en poupe en Afrique le l’ouest également. Je suis tellement ravie que vous compreniez mon point de vue sur cette question, il nous faut absolument une production cinématographique qui représente beaucoup plus nos réalités.

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