La petite étoile qui aimait le clair de lune

Je m’appelle Xléti*, j’ai 400 millions d’années.
Ouuuuh ne faites pas ces yeux là, je ne suis qu’à l’aube de mon existence, mon espérance de vie est d’environ 10 à 15 milliards d’années.
En fait chez moi en milieu stellaire, les plus petits en taille vivent plus longtemps que les plus grands dont la durée moyenne de vie n’est que de quelques millions d’années; et moi je fais partie des minus de ma fratrie donc vous comprenez que je ne suis encore qu’un « bébé ». 😉
Je suis née en même temps qu’une centaine d’autres étoiles (oui, nous naissons parfois par centaine) et au début nous vivions tous ensemble dans une orbite pas très loin du soleil. Là bas, j’ai vécu l’une des époques les plus intenses et les plus heureuses de mon existence. Mais au fil des années et des migrations, nous nous sommes retrouvées éparpillées à travers la galaxie, menant chacune une existence solitaire; il ne s’agit là que du cours normal des choses. C’est d’ailleurs comme cela qu’il m’est arrivé l’un des meilleurs événements que je pouvait imaginer; je me retrouvais à un moment donné de mon trajet vers l’inconnu au dessus d’un petit village.
Il faut dire que je suis l’une des rares étoiles à ne pas m’être trop éloignée du soleil lors de la grande migration, je pu ainsi pendant longtemps bénéficier de sa proximité avec la terre.
Logé quelque part entre collines et montagnes, mon petit village (enfin le village au dessus duquel j’étais située) est un petit coin de paradis respirant à l’époque l’innocence des gosses préservés de la laideur des empreintes que laissent les aléas de l’existence à leur passage.
Depuis là où je me trouvais, il ne m’était bien entendu pas possible de distinguer avec exactitude les détails de ce panorama, mais je peux attester de l’incroyable verdure de la végétation qui contraste avec le gris du sol que je pense être rocheux. Le nord du village est traversé par un long fleuve dont je pouvais voir la silhouette en zigzag irrégulier et pendant la journée, lorsque le vent et les rayons du soleil dans leur transe viennent caresser sa surface, il se forme des rayures mouvantes et étincelantes, presqu’aveuglantes.

Clair de lune

Il n’est pas non plus rare que la lune, parfois plus éclatante que d’habitude décide d’envoyer à la surface du globe un jet de lumière beaucoup plus puissant que d’habitude, offrant ainsi aux hommes la possibilité ou devrais-je dire l’illusion d’une diurnité prolongée.
Ces moments là sont de loin mes préférés parce que révélant mon petit village sous un aspect des plus poétiques. Plus l’air était léger et mieux je pouvais profiter du spectacle avec limpidité. Je n’avais alors qu’à me delecter de l’immense scène qui se dévoilait sous mes yeux.
Je pouvais voir des silhouettes déambuler dans les champs de maïs avec nonchalance, puisqu’il était je pense prévu que les travaux de récolte finissent un peu plus tard que d’habitude. Le grand arbre du centre rassemblait comme à l’accoutumée du beau monde. Mais les soirs de clair de lune, la majorité de la population s’y rendait non pas pour se mettre au parfum des dernières rumeurs mais pour participer aux kermesses organisées par le comité des dames du village. Kermesses au cours desquelles vieux et jeunes pouvaient laisser libre cours à l’expression de leurs talents qui allaient de la musique à la danse et la comédie en passant par le plus apprécié, les contes, souvent réservés aux personnes âgées qui en maitrisaient fort bien l’art.
Il y avait aussi d’autres attroupements qui se formaient ça et là sur la place publique. Les discussions allaient de bon train entre certains groupes pendant que d’autres préféraient s’adonner à l’awalé ou à l’ampé, pour sa part très apprécié par les demoiselles.
Je pouvais apercevoir un quinquagénaire aux allures révérencieux, probablement le chef du village, réunissant une poignée d’hommes, probablement ses notables pour faire le point sur le jugement public mensuel ayant eu lieu il y a quelques jours, discuter des prochains « rituels de passage à l’âge adulte » des jeunes hommes et converser sur quelques sujets passés, présents ou futurs.
Je voyais aussi de jeunes enfants patauger bruyamment dans le fleuve, laissant aux aînés sensés les chaperonner le temps de quelques amoureries et tout cela certainement sous l’interdiction des parents.
Le clair de lune donnait vraisemblablement l’occasion à quelques libertinages; un peu comme ceux auxquels vous humains, vous laissez souvent aller lors de vos diverses célébrations.
Ah oui! De temps à autre, on profitait aussi de ces nuits éclairées pour fêter le baptême des premiers nés en partageant avec les familles concernées plusieurs sortes de mets très généreux et copieux.
Il régnait à ces moments là une telle animation à cet endroit qu’un lointain spectateur comme moi croirait assister à des festivités présidées par Khonsou(Égypte), Tsukiyomi(Japon), Séléné(Grèce) ou autres divinités de la lune.

Les lampes torche

Le parfum exquis d’insouciance et de légèreté qui s’élevaient de ces instants jusqu’à moi m’étaient devenues addictives et le présent clair de lune n’était pas encore terminé que déjà je me languissais du prochain.
Ce spectacle, jamais je ne m’en serais lassée. Je suis consciente l’égoïsme de mon désir mais si cela ne tenait qu’à moi, cet endroit aurait été éternellement pareil, une oeuvre brute de la nature. Je n’avais hélas pas la possibilité de freiner le car de la « modernité » que je voyais foncer vers mon village avec son lot d’avantages je dois bien le reconnaître, mais de méfaits aussi.
Arrivé à un moment, les jours se suivaient et se ressemblaient pour mon plus grand déplaisir. Depuis que des engins roulants dont j’appris plus tard le nom, motos avaient fait leur apparition, les longues marches qui menaient souvent à des salutations interminables n’étaient presque plus d’actualité. Le fleuve était la majeure partie du temps déserté par les enfants qui désormais étaient contraints à s’adonner à une nouvelle activité, l’école qu’ils ne semblaient guère apprécier.
Le plus douloureux pour moi fut la disparition du clair de lune. Je parle de disparition parce que l’événement avait perdu de sa substance, ce qui le rendait si spécial, l’effervescence qu’il apportait. En somme, les villageois possédant maintenant ce qu’ils appellaient des lampes torche avaient perdu tout intérêt pour le clair de lune, il n’existait plus d’activités réservées aux nuits éclairées. Comme il fallait s’y attendre, les liens qui existaient entre les villageois et qui rendaient cet endroit si hors du commun se mirent peu à peu à s’effriter.
Il m’arrivait de mettre de côté mes états d’âme personnels et de me convaincre du bien fondé de tous ces changements. Je me disais que tout cela était un passage obligé, une étape transitionnelle qui ne serait peut-être pas aussi bouleversante que je le craignais, mais cela ne durait franchement pas très longtemps. Il suffisait que mon regard se pose sur un de ces énormes engins rasant des étendues immenses de verdure pour quelle raison, je ne saurai vous dire, pour que mes craintes refassent vite surface.
Rien n’aurait plus été comme avant, je l’ai su. Et avant que ces images ne viennent remplacer dans mes souvenirs les merveilleux moments vécus à cet endroit, je pris la décision de m’en aller.
Je ne suis pas vraiment du genre à croire au destin, mais il m’arrive de me dire (ne serait-ce pour me consoler) qu’il fallait peut-être qu’il arrive ce qui est arrivé pour que je puisse me résoudre à quitter, à tourner la page, à entamer un nouveau chapitre.

 

Xléti = étoile en éwé

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *