Pour l’amour du gang

A Kinshasa sévit un nouveau phénomène (peut-être pas si nouveau que ça, mais moi je viens de le découvrir, du coup…). Il s’agit du port de signes ostensibles d’appartenance à des gangs. Suivez plutôt.

Le trajet des filles

Zola avait toujours été une fille sans histoires, un peu trop réservée même. Pour une raison ou une autre, ses quelques années scolaires n’ont pas été fructueuses, c’est pourquoi sur les insistances de sa grand mère chez qui elle habitait, elle avait commencé un apprentissage en coiffure à l’atelier de sa grande tante à Ndjili, quartier situé à l’Est de Kinshasa.

Au début de la formation, sa tante ne cessait de s’émerveiller face à son aptitude à modeler et sublimer les cheveux des clientes et ne ratait aucune occasion pour expliquer à ces dernières les liens de parenté qui la lient à elle.
A cause de la grande distance qui sépare Ndjili de son quartier, Zola devait traverser la ville en aller et retour pendant les six jours de la semaine où elle était de service. Ce trajet, elle le faisait accompagnée de deux de ses collègues d’atelier, Merveille et Elikya qui étaient aussi ses voisines de quartier.
Le lien entre les filles s’étroitisait au fil des trajets et des confidences ne tardèrent pas à se faire entre le trio. Confidences parmi lesquelles la relation naissante entre Zola et un surnommé Malembé, cousin lointain de Merveille qui lui avait été présenté quelques jours auparavant.
La polémique qu’engendrait cette relation n’était pas vraiment liée à sa précipitation, puisque Merveille n’était pas la mieux placée pour porter un quelconque jugement sur sa copine, elle même n’étant pas réputée être une sainte.
Le hic concernait plutôt la réputation plus qu’inquiétante du sieur Malembé, grand seigneur de Mabégang, l’un des gangs les plus connus de la ville pour sa violence.

Les cicatrices kinoises

En effet, Kinshasa a vu se développer ces dernières années un phénomène qui jusque là était principalement vécu aux États-Unis, en Amérique latine (Brésil, Mexique…) et dans bien d’autres villes d’Afrique. Il y en avait certes quelques bribes ça et là dans des recoins de la ville et puis la situation belliqueuse dans laquelle se trouve le pays depuis tant d’années n’a fait que favoriser cette situation. Depuis peu, les adhérents aux gangs se font de plus en plus nombreux et surtout de plus en plus jeunes.

Pour une certaine catégorie de jeunes, appartenir à un gang est aujourd’hui un phénomène de mode et porter les marques de cette appartenance, c’est le summum de la branchitude.
Les gangsters sont connus pour être adeptes aux modifications corporelles  en général et plus particulièrement aux tatouages (loin de moi l’idée de leur attribuer l’exclusivité de cette pratique 😉 ). Triangles, larmes creuses ou pleines, toiles d’araignées, couronnes, horloges, lettres de l’alphabet sont quelques uns des symboles fréquemment tatoués et qui ont pour eux leurs significations respectives.
Les membres des gangs kinois pour leur part se distinguent par ce qu’ils appellent en argot « Dorko« , qui veut dire « cicatrices« .
Ces Dorko, ils les arborent avec beaucoup de fierté malgré l’aspect inesthétique de la chose; Malembé ne fait bien évidemment pas entorse à la règle. Front, joues, nez, menton, toute la surface de son dur visage est peuplée de balafres de toutes tailles. L’on en vient à se demander ce qui en ce visage entrecoupé doublé de cette personnalité macabre attirent la belle Zola. La question restera posée… En dehors de son visage, aucune parcelle de sa peau luisante n’est épargnée, témoignant de son implication dans les divers combats menés par le gang, chaque cicatrice étant le signe d’un coup de machette, de couteau ou de lame reçu lors d’un affrontement.

Contrairement aux prisonniers de la colonie pénitentiaire de Franz Kafka qui eux n’avaient d’autre choix que d’accepter l’inscription dans la chair de leurs crimes par la fameuse machine de mort, c’est volontiers que les jeunes gangsters kinois acceptent les entailles qui leur sont faites sur le corps lors des combats, les cicatrices étant une partie de leur butin de guerre.

L’antre de la bande

Les mauvaises compagnies corrompent les bonnes moeurs, c’est connu. Comme il fallait s’y attendre, Zola est passée de la demoiselle sans histoires au bras droit du chef du tristement célèbre Mabégang.
Plus les jours passent et plus Lala comme la surnomme toute la maisonnée devient méconnaissable, tant physiquement que comportementalement. C’est presque comme si chaque jour, une nouvelle balafre naissait sur son visage. Ce qui la rend de moins en moins agréable à regarder.
Mais elle s’en fout Lala. Chacune de ces traces sur son visage est signe non seulement de son amour passionnel et de sa loyauté sans faille pour Bébé (diminutif qu’elle seule était autorisée à employer pour nommer Malembé), mais aussi de son appartenance à cette « famille » avec qui elle passe désormais le plus clair de son temps, bien sûr au détriment de son apprentissage au futur pourtant prometteur et de son amitié à peine naissante avec Merveille et Elikya.

En effet, la seconde résidence ou plutôt devrait-on dire la résidence principale de la jeune fille se trouve désormais dans les tréfonds de Kimbangu, l’un des quartiers les plus chauds de la capitale où elle partage avec une dizaine de jeunes filles et hommes âgés de 11 à 26 ans, un espace qui était entre-temps le séjour d’une maison visiblement abandonnée depuis un bail, vu l’état de délabrement et d’insalubrité dans lequel se trouve la construction.

S’étant volontairement mis en quarantaine, ce groupe de jeunes vit principalement des recettes de ce qu’ils appellent « les opérations », c’est à dire en termes plus clairs les vols, braquages, escroqueries, recels, et autres delits imaginables qu’ils effectuent la plus part du temps au moment où la ville est endormie. Le reste du temps, ils louent leurs « services » aux tenants des nombreux règlements de comptes qui rythment le quotidien des quartiers avoisinants.

Visages extrêmement excités par les tonnes de stupéfiants quotidiennement ingérés ou au contraire assombris par la faim, rassemblés la plus grande partie de la journée en petits groupes autour de jeux de cartes ou élaborant les plans des futures « opérations » nocturnes, ces jeunes semblent perdus dans le temps. Gisant entre bien et mal, confinés dans les méandres de la violence, et n’ayant pour seul repère que le hasard.

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