Et si nous nous « décaméléonisions »?

Betania window par FRANCK VERVIAL

Il fut un temps où Je me sentais honteuse lorsque je me retrouvais dans un groupe et qu’une discussion virait sur un sujet « branché », donc très souvent à tendance occidental ou du moins étranger et dont je n’avais pas connaissance.

Il pouvait par exemple s’agir d’un nouveau gadget chinois à la mode, d’un plat libanais, d’un fromage français ou encore d’un tube étasunien.
Mais franchement, à l’heure où nous sommes, «I really don’t care»*

De vraies raisons d’avoir honte…

Je ne crois pas avoir de raison de me sentir en marge de la société juste parce que je ne maîtrise pas les différentes gammes de fromages français ou parce que je ne connais pas par coeur les titres du nouvel album d’une quelconque célébrité américaine.
Ce qui serait par contre susceptible de me faire honte ou du moins me faire me sentir mal en ce moment, c’est de ne pas pouvoir parler couramment ma langue maternelle, ou d’éprouver une certaine gêne à dire que je m’appelle Afi*, ou encore de ne savoir cuisiner aucun plat de chez moi. Oui, là j’aurai vraiment une bonne raison d’avoir honte.

Parce que voyez vous, j’ai remarqué que seuls nous africains avons l’habitude de nous glorifier de nous être appropriés des cultures d’autrui.
Je rappelle en passant que le fait de s’intégrer (qui veut dire entrer dans un tout, en faire partie, s’y incorporer) est différent du fait de se caméléoniser (se comporter comme un caméléon, par mimétisme, c’est à dire par imitation).

Je n’ai jamais compris et encore moins conçu le fait que des parents interdisent formellement à leurs enfants de s’exprimer en langue maternelle à la maison. Déjà qu’à l’école on nous mettait d’énormes colliers répugnants en coquille d’escargot (appelés « signal ») au cou lorsque l’on avait la malchance d’être surpris entrain de parler le « vernaculaire ».

Nous semblons être les seuls à être à même de mieux absorber les habitudes culturelles d’autrui. Cela est peut-être dû à notre passé colonial, mais sachant que cette situation va à l’encontre de nos intérêts, il faudra nécessairement que nous fassions des efforts pour y remédier.

Noms et prénoms africains.

A l’exception du basketteur chinois Yao Ming qui a un prénom similaire à celui des natifs de jeudi en ethnie éwé du Togo, et je suis d’ailleurs certaine que son « Yao » n’a rien à voir avec le notre (lol), je n’ai jamais vu d’asiatique, d’américain ou d’européen se prénommer Mamadou, Adjoa, Kouakou, Mazama, Sena, Myezi, Emeka, Camara et j’en passe. Soyons clairs, je parle là de personnes n’ayant aucune origine africaine. S’il y en a, je veux bien les connaître, parce qu’ils constituent des spécimens tellement rares qu’ils mériteraient de faire l’objet d’exposition en musée.

Combien d’entre nous ne portons pas de prénoms occidentaux? Combien d’africains portent exclusivement des prénoms africains ou les font porter à leurs gosses? Combien d’entre nous ne brandissons pas fièrement des pseudonymes américains ou même indiens sur nos réseaux sociaux? J’ai déjà vu des Carter, des Duroi, des Mackenzie, des Eldiablo et même des Jaysing africains et je trouve cela dommage (sans vouloir offenser qui que ce soit). Nous n’avons certes pas eu de choix par rapport à nos prénoms, mais je ne crois pas qu’il en soit de même pour les pseudonymes que nous arborons sur nos réseaux sociaux.

On me dira que l’Afrique a des problèmes plus sérieux que les prénoms et pseudonymes de ses fils et filles, je n’en disconviens absolument pas. Mais je sais que le déni par les africains de leur identité africaine est un signe flagrant de notre domination continuelle par les autres, et ça c’est un problème.
Nous avons longtemps été convaincus que tout ce qui vient de chez nous est laid, pas présentable et pas conforme aux normes. Mais sommes-nous conscients que bon nombre d’oeuvres d’art sont inspirées d’éléments culturels africains et que de nombreux masques, statuettes et bien d’autres objets originaires d’Afrique sont exposés et exploités par des musées étrangers?

Nos atouts culturels.

Si nous voulons comme nous le proclamons le développement de notre Afrique, si nous comptons réellement la voir prendre son envol dans quel que domaine que ce soit, nous devons déjà commencer par lui montrer plus d’amour et d’intérêt, à travers l’acceptation et l’appropriation de qui nous sommes.
Cela n’entraîne certainement pas le rejet de la totalité de ce que nous avons appris et que nous continuons d’apprendre des autres, ne dit-on pas qu’il faut de tout pour faire un monde?
N’empêche que nous devons arrêter de nous entêter à ressembler à tous le monde sauf à nous même.
Les personnes qui ont confiance en elles sont toujours respectées. Ceux qui ne se sentent pas obligés de s’excuser d’être ce qu’ils sont et qui s’assument forcent l’admiration, cela est une évidence.

Si nous voulons nous faire respecter par les autres et si nous tenons à être traités sur un même pied d’égalité qu’eux, nous ne devons pas hésiter à mettre en avant nos atouts culturels et surtout à travailler à leur développement.

A ce propos, je suis saisie d’un grand émerveillement à chacune de mes visites à Cotonou (Bénin). J’y retrouve la majeure partie du temps, des hommes et femmes joliment habillés en bomba* cousus dans divers tissus africains dont la majorité en wax * (même s’il faut reconnaitre que  le marché du wax est lui aussi toujours loin d’être contrôlé par les africains eux même…).
J’aurais par ailleurs appris que dans les administrations ghanéennes, les vendredis sont réservés aux tenues traditionnelles, ceci pour promouvoir la personnalité africaine et les créations made in Ghana*. J’en suis plus que ravie.

Crédit photo:CEOLN

Faisons en sorte de refléter l’Afrique peu importe l’endroit où nous nous trouvons. Erigeons nous en de dignes représentants de notre continent. Oui à l’intégration et à la mondialisation, de toute façon nous y sommes déjà de plein pied, mais Non au caméléonisme et au mimétisme.

Cela peut paraître un tantinet utopique vu le stade auquel sont les choses de nos jours. Je prends néanmoins le risque d’être traitée de rêveuse, parce que je ne crois pas que mon rêve de voir les african gods and goddesses* plus ancrés dans leur africanité soit irréalisable.

 

-I really don’t care: Je m’en fous réellement.

-Afi: Prénom attribué aux natives de vendredi en ethnie éwé au Togo.

-Bomba: Tenue traditionnelle cousue en divers tissus africains et principalement portée au Bénin; au Nigéria et dans d’autres pays de la sous région ouest africaine.

-Wax: Textile en coton ayant reçu sur les deux faces un cirage lui conférant des propriétés hydrophobes, il est très en vogue en Afrique subsaharienne.

-African gods and goddesses: dieux et déesses africains.

5 Commentaires

  1. Tu as dit. Nous t’avons lu. Merci. Un jour, ouvres ta bouche pour me demander de t’acheter chocolat ou pizza et on va se voir ici!!! Kédjénou d’éléphant est serein et t’attend.

    1. Faut pas venir transformer mes propos ici.
      Résumé de ce que j’ai dis: où que tu sois, n’oublie pas d’où tu viens, ne renie pas tes origines. Au contraire, mets les en avant et fais en une force.
      J’ai parlé.

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